Expositions

 

 

 

 

Royaumes oubliés,

de l'empire hittite aux Araméens

 

 

 

 

C'est un désert écrasé de soleil où seuls quelques maigres arbustes tentent de survivre, où des fondations énigmatiques affleurent, mais l'air est étonnement léger. Nous sommes au centre, approximatif, de l'Anatolie à quelques cent cinquante kilomètres d'Ankara, sur le haut plateau qui occupe l'essentiel de la Turquie actuelle : ici s'élevait Hattusa la capitale du grand empire hittite qui tint tête à l'empire égyptien au moment de sa plus grande puissance sous le nouvel Empire. La ville se développait dans une sorte de haute cuvette incurvée avec en son centre un rocher quasiment géométrique, qui portait les fondements d'un petit palais ou d'une forteresse. Tout autour les montagnes. En hauteur, sur le rebord une ligne continue de pierres entassées, les anciens remparts bouchent l'horizon ; deux paires d'arcs brisés faits de monolithes énormes décorés de protomés de lions érodés par les ans, encadrent l'arche triomphale qui donnait accès à la cité ; cet ensemble est l'un des seuls témoins pouvant évoquer l'implacable grandeur de ce peuple qui a dominé l'est de l'Anatolie et le nord de la Syrie pendant plus se quatre siècles. Et Ramsès put bien couvrir les murs de ses temples de bas-reliefs triomphaux célébrant ses victoires, il dut bien composer avec ces terribles guerriers. Ces souvenirs datent de plus de quarante ans, apparemment cela a beaucoup changé, époque où l'on pouvait déambuler solitaire sur le site, ce qui n'était pas sans charme... 

 

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On ne se bouscule pas dans l'exposition que le Louvre présente sur cet empire et sur les petits royaumes qui lui succédèrent du XIIe siècle – époque de la chute de Hattusa – à l'émergence de l'empire assyrien au VIIe siècle et c'est bien dommage, car ce domaine est parfaitement inconnu du grand public et mérite mieux qu'un regard fugace. Le visiteur est accueilli dans la première salle par une vaste photo panoramique montrant presque en grandeur réelle les remparts et la porte de la capitale hittite. Deux imposantes sculptures de sphinx (1400-1200 av.J.-C., trouvés à Zincirli un de ces futurs royaumes nés de l'éclatement de l'empire), rendues encore plus redoutables par leur inachèvement, simples blocs épannelés juchés sur un podium, donnent une bonne idée de ce que pouvait être une architecture qui s'imposait plus par la masse et sa puissance que par son raffinement. Il s'agissait plus d'intimider le visiteur comme le simple peuple que de les séduire. Ne l'oublions pas, c'était un empire militaire redoutable et il fallut la conjonction de trois facteurs pour en venir à bout vers 1180 avant J.-C. : l'invasion des peuples de la mer, le réveil de leurs voisins les Gasgas, et l'arrivée des Phrygiens. Plusieurs villes furent rasées, ces événements ne frappèrent pas seulement les Hittites, les égyptiens eux-mêmes durent se replier sur la vallée du Nil et à Babylone les élamites remplacent la dynastie Kassite.

 

hittites2L'importance des Hittites n'est pas seulement historique, mais aussi et avant tout culturelle et religieuse grâce aux petits royaumes qui leur ont succédé pendant quatre siècles et qui ont copiés et transmis, une religion et un art. Ces états, dans l'espace anatolien, étaient souvent d'anciennes provinces dont les gouverneurs, appartenant à la famille royale, avaient tout simplement pris leur indépendance, tandis que dans le territoire syrien, les Araméens s'imposent. Les Hittites et leurs successeurs ont inventés ou du moins diffusés un type d'architecture, de décoration qui se sont diffusées dans tout le moyen-Orient antique : l'art d'orner les portes des villes et des palais de créatures plus ou moins fantastiques, l'habitude de disposer en longues théories à la base des murs des orthostates, plaques décorées de dieux, de personnages, d'animaux monstrueux, des scènes mythologiques, d'épisodes guerriers, et aussi la manière de sculpter des statues massives et organisées de manière complexe éloignée de la vérité mais chargées de sens.

 

Ces œuvres, créées dans un matériau difficile à travailler, des pierres volcaniques dans la plupart des cas, ont quelque chose de barbare surtout si nous les comparons à l'art égyptien de l'époque si épuré, si parfait qui nous enchante encore. Mais, on ne le répètera jamais assez, elles sont d'une puissance expressive étonnante. Ce ne sont pas des œuvres d'art au sens où nous l'entendons aujourd'hui mais des messages, des témoignages adressés aux dieux comme aux peuples. L'artiste devait obéir à un code iconographique précis où la disposition des personnages, leurs attitudes comme la manière dont ils étaient vêtu était strictement définis dans un rapport hiérarchique qui ne laissait aucune place à l'improvisation. On remarquera cependant une importante stèle funéraire trouvée à Zincirli en Turquie - anciennement Sam'al, vers 800 av. J.-C. - où une certaine sensibilité émerge en dépit de conformisme de sa réalisation : la défunte assise sur un trône devant une table couverte de victuailles, tandis qu'un personnage (un de ses descendants?) agite un chasse-mouche, va boire, ou faire une libation. La sculpture en très léger relief n'est pas sans charme et (soyons audacieux) n'est pas sans annoncer quelques siècles avant les stèles funéraires de la Grèce classique ; même organisation de l'espace, mélancolie identique. 

 

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La liberté créatrice trouve un espace où se développer dans l'univers des petits objets de luxe destinés aux grands personnages ou encore dans la décoration interne des palais : Deux rhytons en argent, l'un en forme de cerf, l'autre de taureau montrent que les artistes hittites étaient d'excellents animaliers, ce dont une plaque murale( 1400-1200 av. J.-C.) d'Alaca Höyük en Turquie montrant un prêtre conduisant du bétail sur le lieu du sacrifice témoigne elle aussi et encore plus la tête de bovidé en terre cuite qui devait décorer quelque paroi intérieure. La stylisation de cette dernière, nullement incompatible avec un réalisme épuré est une réussite. Le travail de l'or est aussi remarquable, il faut se munir d'une loupe pour saisir tout le raffinement du petit personnage passant du Louvre, plein d'humour avec son haut chapeau (1cm.), l'élégant collier qui orna le cou d'une princesse est plus accessible. Les échantillons de cette précieuse petite plastique sont rares, l'or et l'argent pillés ou envoyés à titre de tribut, se fondent et sont réutilisés, la céramique se brise, l'ivoire brûle. C'est un véritable miracle que les superbes ivoires d'Arslan Tash et de Nimrud (IXe et VIIIe siècles), exposés dans la dernière salle, nous sont parvenus. Ces pièces de mobilier royal, sont d'une finesse et d'un raffinement rarement égalés. Quittons l'exposition sur la célébrissime vache léchant son petit qui la tête où toute la tendresse du monde semble s'être nichée : témoignage d'un peuple si rude qui sut pourtant s'attendrir.

 

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Les quelques phrases consacrées à Hattusa au début de ce texte sont les souvenir d'un voyage vieux de plus de quarante ans. Depuis les archéologues ont fait leur travail, la connaissance a progressé, le circuit de la ville est balisé, on a même reconstitué une portion du rempart... On ne peut s'empêcher de penser qu'alors, quand on arpentait ce paysage déserté, parmi les rochers, au milieu des montagnes, la hautaine solitude des lieux, le vide exaltant permettaient plus sûrement d'approcher la grandeur de ce peuple que tout le pittoresque d'aujourd'hui, destiné à l'évidence au développement touristique. N'oublions pas aussi que pour Kemal Ataturk, à la recherche d'ancêtres autres que les Osmanlis abhorrés, les Hittites jouaient le rôle que pour les Français d'alors jouaient les Gaulois.

 

Gilles Coÿne

 

 

 

 

 

- 1 Vue de la première salle de l'expositionavec les deux sphinx inachevés de Zincirli 1400/1200 av.J.-C., musée du Louvre

- 2 Figurine représentant un dieu hittite, or, département des Antiquités orientales, musée du Louvre ©Musée du Louvre / Raphaël Chipault

- 3 Tête colossale de Katuwas souverain de Karkemish, 925 av. J.-C.,  Département des Atiquités orientales, musée du Louvre ©musée du Louvre / Philippe Fuzeau

- 4 Relief avec scène de chasse, Arslan Tepe, 1000 ev. J.-C., Département des Antiquités orientales, musée du Louvre ©musée du Louvre Thierry Olivier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Royaumes oubliés, de l'empire hittite aux Araméens

2 mai – 12 août 2019

Hall Napoléon

Musée du Louvre

- Web : www.louvre.fr

- Horaires et tarifs : tous les jours sauf le mardi, dimanche et lundi de 9H à 18h, mercredi, vendredi, samedi jusqu'à 22h. Tarif unique avec entrée du musée,15€. Réservation obligatoire d'un créneau de visite sur www.ticketlouvre.fr

- Publications : Sous la direction de jean Blanchard, « Royaumes oubliés, De l'empire hittite aux Araméens », coédition musée du Louvre/editions Liénart, 504p., 450 illustrations, 45€ ;Royaumes oubliés, De l'empire hittite aux Araméens, Album de l'exposition, 56p., 40 illustrations, 8€.

- Animation culturelle : films autour d'Agatha Christie, conférences colloque. Exposition de l'artiste libanais Rayyane Tabet « Orthostates », 32 frottages au fusain, à partir des pièces de Tell Halaf. Visites guidées, ateliers... consulter le site du musée.