Expositions

 

 

 

 

 

Jean-Baptiste Huet

Le plaisir de la nature

 

 

En peinture, il faut parfois savoir s'abstraire de la compagnie des plus grands, des « Phares », pour se contenter de plaisirs plus familiers, ceux qu'offrent des artistes charmants que l'on juge, à tort, secondaires. Le peintre et ornemaniste Jean-Baptiste Huet, auquel le musée Cognacq-Jay consacre une agréable petite exposition est de ceux-là et pour ne pas atteindre des sommets son art n'en est pas moins plein d'agréments. Sa production témoigne de l'art de vivre qui s'est épanoui dans notre pays et dans les classes supérieures de la société, à la veille de la Révolution. Il est en quelque sorte le sourire du siècle des lumières. Cela mérite une visite.

 

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Jean-Baptiste Huet (1745 – 1811), est né dans une famille d'artistes comme cela arrivait couramment à l'époque et il s'est marié dans ce milieu. Il sera lui-même le père de trois fils qui deviendront à leur tour, spécialistes de la faune, miniaturistes, graveurs. Après une formation dans l'atelier de Jean-Baptiste Le Prince et des débuts prometteurs, il sera agréé par l'Académie comme peintre animalier et à ce titre jouira d'un logement et d'un atelier au Louvre. Itinéraire lisse, sans accroc, d'une carrière officielle comme tant d'autres à l'époque. Plus tard, Oberkampf, lui commandera des motifs pour sa manufacture de Jouy-en-Josas ; c'est peut-être cet aspect de son œuvre qui est resté le plus populaire.

 

Le jeune artiste se spécialise dans le genre animalier et celui de la pastorale, malgré quelques tentatives il ne réussira pas dans les genres plus nobles tels que la peinture d'histoire ou la peinture religieuse. Non qu'il les ait complètement ignorés, on conserve de lui quelques tableaux religieux pas plus médiocres mais pas plus inspirés que la production contemporaine. Que ce soit par goût ou par nécessité, il se limitera à ces genres moins relevés aux yeux de l'époque mais il y excelle et c'est ce qui fait son charme.

 

Huet1Son Dogue se jetant sur des oies,le plus joli tapage dans une basse-cour qui soit, a été peint pour sa réception à l'Académie de peinture en 1769. Un couple d'oies – les oies vivent-elles en couples ? - fait face à un mâtin agressif qui manifestement veut faire un sort à des oisons qui n'ont pas encore achevé leur mue. Le sujet est traité sur un mode dramatique voire épique qui oppose la bête féroce crocs dehors aux deux volatiles toutes ailes déployées ; noter leur somptueux plumage blanc, une des matières les plus difficiles à rendre, un véritable tour de force dont seul Oudry, le prédécesseur de Huet, était capable avec une telle aisance. Dans un genre plus tragique son portrait d'Un Loup percé d'une lance montre la bête traquée, le flanc percé d'une lance brisée, debout encore, en un ultime effort, faisant front aux chasseurs, au spectateur. On remarquera là encore la virtuosité d'un pelage hérissé, raidi par la sueur, l'angoisse du regard, les yeux exorbités par la douleur et la peur. Il faut noter aussi le contraste entre les tons chauds du pelage et le somptueux et froid vert pâle de la plante contre laquelle l'animal est acculé. Peut-on, sans faire un contre sens, parler d'un sentiment préromantique devant une telle toile et évoquer la Mort du Loup d'Alfred de Vigny ?

 

Dans un registre plus aimable il se fait le portraitiste de ces charmants compagnons que les dames de l'époque adoptaient, chiens de manchon, bichons, levrettes, carlins et autres épagneuls, petites toiles amusantes virtuoses, où les couleurs fraîches et pimpantes se marient pour le plus grand plaisir du spectateur. Il fait même du Petit chien au ruban bleu une ironique allégorie de l'inconstance du sentiment amoureux.

 

C'est que les animaux de Huet quelque chose d'humain que ce soit dans le cruel comme dans le futile : ces petits chiens animaux de compagnies ne sont-ils pas une discrète critique de la vacuité existentielle de leurs maîtres ? Quand il représente dans un grand dessin venu de Vienne une famille de lions – on se demande d'ailleurs s'il a jamais vu un lion de sa vie, car ces fauves ressemblent plus à de gros chiens qu'à autre chose – c'est encore du modèle humain qu'il s'inspire. De même ses bœufs lourds, épais, à l'instar de ceux de Fragonard, sont de vivantes allégories de la puissance des forces vitales, et ont quelque chose d'excessivement sensuel.

 

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On ne saurait voir dans ses pastorales, peut-être moins apprêtées que celles de Boucher, une chronique réaliste de la vie paysanne. Son propos n'est pas là, il s'agit de peindre d'agréables scènes où évoluent d'accortes jeunes filles et de charmants polissons dans des paysages agréables, voire poétiques, pour une clientèle qui n'a que faire du réalisme. En dépit de l'influence manifeste de la peinture nordique, ici pas de vulgarité, pas d'incongruité, pas de fausse note, pas de crotte aux croupes des bovins, pas de toisons laineuses crasseuses, rien qui choque. Les pâtres et leurs compagnes offrent des minois bien propres, leur vêture, sans accrocs ni déchirures, est décente. Tout est charme, plaisir comme l'annonce si opportunément le titre de la manifestation. Ne cherchons pas dans ces tableaux et dessins ce que l'artiste comme sa clientèle n'ont jamais voulu y chercher encore moins y trouver.

 

L'essentiel de l'exposition se compose de dessins : dessins d'études sur le vif, animaux comme végétaux, compositions plus élaborées, essentiellement des scènes de genre, des pastorales, des paysages plus ou moins animés etc. Huet s'est livré à un travail documentaire sérieux et soigneux : ses planches botaniques de plantes communes ou d'espèces plus rares sont magnifiques, ce sont des œuvres à part entière ; ses portraits d'animaux, quand il ne s'agit pas d'espèces exotiques, sont aussi brillants. Le désordre de ses feuilles d'études où voisinent sur une même planche des sujets disparates est plus apparent que réel, ces pages sont trop soigneusement et harmonieusement conçues pour ne devoir leur charme qu'au seul hasard. Sa technique graphique a quelque chose de pictural, il utilise la ligne continue certes mais discrètement et pour « bâtir » le sujet, il opère à l'aide de touches discontinues, de virgules, de ligne brisées qu'il tresse pour rendre le volume. Il travaille aussi à l'estompe pour donner une atmosphère vaporeuse à nombre de ses paysages.

 

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Mais ce qui a fait la gloire posthume de Huet est son travail pour la manufacture de toiles historiées de Jouy. Il s'y révèle un décorateur plein de verve et de talent. Ses cartons, qui n'ont pas vieillis et qui, pour certains, sont encore édités, sont pleins de charmes. Il a su suivre la mode de l'époque en passant des bergeries plus ou moins sentimentales aux décors de grotesques néoclassiques plus structurés : les bergères et les bergers laissent la place aux moralités de La Fontaine, aux dieux de l'Olympe, à l'archéologie. On peut regretter que ne soient exposés ici que des échantillons, n'était-il pas possible d'exposer un meuble au complet? Un paravent ? Une tenture? pour sentir la dimension d'un type de décor qui ne prend son sens que par la répétition de ses divers éléments.

 

Peut-on en quittant cette belle exposition où le contenant et le contenu se répondent avec élégance, paraphraser son titre et constater qu'ici le plaisir est plus présent que la nature...

 

Gilles Coÿne

 

 

 

 

 

 

 

Un dogue se jetant sur des oies, 1768/9, huile sur toile, Paris, musée du Louvre, © TMN/Grand Palais (musée du Louvre)/ Stéphane Maréchalle

Vignes, lavis de sanguine, gouache rouge et rehauts de blanc sur papier beige, Paris, musée du Louvre, ©  Fondation Custodia, collection Frits Lugt

Bergère assise près d'un arbre avec son troupeau de moutons et un chien, vers 1770, pierre noire, rehauts de blanc sur papier beige, Vienne, Albertina © Albertine museum

Fontaine et animaux (modèle de toile de Jouy), vers 1803-1806, plume et encre brune, lavis de brun et gris, rehauts de gouache sur papier, Paris, musée des arts décoratifs © Les Arts décoratifs, Paris/ Jean Tholance

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Baptiste Huet (1745 – 1811)

Le plaisir de la nature

6 février – 5 juin 2016

Musée Cognacq-Jay, musée du XVIIIe siècle de la ville de Paris

8, rue Elzévir, 7003 Paris

Tél. : 01 40 27 07 21

Internet : www.museecognacqjay.paris.fr

Site dédié à l'exposition : www.expohuet.paris.fr

Horaires et tarifs : tous les jours sauf lundis et certains jours fériés de 10h à 18h. Tarifs, 6 et 4,5€.

Publication : Jean-Baptiste Huet, le plaisir de la nature, catalogue de l'exposition, 176p., 100 illustrations, 29,9€.

Animations culturelles : visites guidées, ateliers pour enfants pour la famille, visiter le site de l'exposition : www.expohuet.paris.fr