Expositions

 

 

Camoin dans sa lumière

 

 

 

Une bande de copains, ils se sont trouvés dans l’atelier de Gustave Moreau, maître indulgent et compréhensif lequel, un peu effaré, pour tout viatique leur donnait ce conseil : « Soyez plus grave !». Blaguant, discutant, ils se rencontraient au café, dans l’atelier de l’un, voire au bordel voisin pour les célibataires, comparant leurs tableaux, partageant leurs trouvailles, vivant pleinement une jeunesse heureuse et aventureuse. Oui une bande de copains qui, comme se jouant, ont inventé une nouvelle manière de représenter le monde, leur monde : manière plus lâche pour la touche, libérée pour la couleur, le Fauvisme pour nous. Matisse, le plus âgé, faisait un peu figure de mentor, de père, d’exemple, il était le plus sérieux, marié donc étranger aux débordements extra-conjugaux, ses audaces plus maitrisées avaient quelque chose de plus réfléchi de plus radical… Au-dessus de tous planait Paul Cézanne, Dieu tutélaire de toute une génération.

 

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Le Musée Granet à Aix-en-Provence, consacre une charmante exposition à l’un des benjamins de la troupe Charles Camoin (1879 – 1965) dont le sous-titre dit l’ambition, Dans sa lumière. On trouvera bien entendu ses œuvres, peintures dessins, mais aussi celles de ses amis, de ses complices. Charles Camoin est né à Marseille, son père dirigeait une entreprise de décoration picturale qui fut en charge de quelques chantiers prestigieux. Un peu plus tard, ses parents s’installent à Paris, mais à la mort prématurée du père, l’enfant est confié à ses oncles et revient dans le midi. Parallèlement à des études « sérieuses », il suit les cours des Beaux-Arts de Marseille et obtient un premier prix de dessin qui décide de sa carrière. Il monte à Paris avec sa mère et intègre l’atelier de Gustave Moreau à l’école des Beaux-arts quelques semaines avant la mort du maître. Il entre alors à l’académie Camillo où Eugène Carrière corriger les travaux d’élèves. Plus qu’une formation, le bénéfice principal qu’a retiré le jeune peintre de ce séjour sera la rencontre décisive d’autres jeunes artistes dont ceux nous parlions plus haut : Matisse, mais aussi Henri Manguin, Albert Marquet. Ils vont copier au Louvre, partagent les modèles, vont de concert sur le motif, discutent esthétique, se font part de leurs découvertes. Ces amitiés fécondes le suivront toute la vie.

 

En 1900, il part faire son service militaire et profitant du fait que son régiment stationne en Provence, il visite Arles à le recherche des traces de Van Gogh. Il peint même un Pont Langlois nettement moins dramatique que la célèbre toile. Il rend surtout visite à Cézanne à Aix-en- Provence. Il s’ensuit une correspondance dont nous ne connaissons que le versant « cézannien ». On peut dire que pendant les dernières années du vieux maître Charles Camoin est celui qui en fut le plus proche. Cézanne ne donne pas à proprement parler des conseils, des « recettes » à son jeune correspondant mais plutôt le conforte et le pousse à s’affirmer : « Couture disait ayez de bonnes fréquentations soit allez au Louvre… il faut se hâter d’en sortir et vivifier en soi au contact avec la nature. » Il ajoutera : « Ce ne doit être pour vous qu’une orientation, sinon vous ne seriez qu’un pasticheur. » De cette époque on notera le joli Autoportrait en militaire du musée Granet au regard sombre dans l’ombre du képi ou le sujet insolite du Camp à Arles de sa troupe. On retrouvera dans la monumentalité de sa Jeune Marseillaise quelque chose du portrait de madame Cézanne.

 

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Manguin de retour à Paris retrouve son cercle d’amis peintres et c’est ainsi qu’il va se retrouver mêlé au groupe d’artistes par qui le scandale arriva en 1905 au salon d’automne dans la « Cage aux fauves » en compagnie de Derain, Marquet, Matisse et Vlaminck. Cela dit, on peut se poser la question de son « Fauvisme »… Il est loin des audaces de ses compagnons : ce n’est pas lui qui aurait barbouillé de vert les chairs de sa Gitane comme le fit Matisse ou qui aurait fait flamboyer la Tamise comme Derain. La Jeune Créole, audacieusement « truellée », se situe encore loin de ces outrances, même si c’est sa composition la plus téméraire avec ses chairs jaunes, bistres, marrons, et roses.

 

La maman et la putain le titre du film pourrait servir d’exergue aux nombreuses effigies féminines qui l’ont inspiré tout au long de sa carrière. Côté lumière, les scènes charmantes d’intimité où il représente sa mère, la mère de Matisse, ses compagnes ou son épouse Lola, petites pièces tendres et lumineuses d’un bonheur quiet. Côté ombre, les scènes de bordel où il peint sans fard dans leur crudité mais sans la cruauté d’un Degas, l’univers sordide de l’amour tarifé. Marseille, Rue Bouterie, montre ses femmes assises devant leur porte attendant le client, tandis qu’à l’étage sèche le linge de la nuit. Scène paradoxalement lumineuse pour une rue étroite et sombre, scène illuminée par les taches claires de femmes qui, comme toutes les méridionales, sortent une chaise à la fraîcheur et discutent avec leurs voisines. D’autres représentations plus « intimes » frôlent la pornographie, telle La Saltimbanque au repos où la dame nue étendue sur un lit de repos, simplement vêtue de bas rayés, écarte les cuisses devant le visiteur, et encore le Nu à la chemise mauve : la personne nue à l’exception de la poitrine cachée par la chemise se tord sur son lit en une invite explicite. Scènes saisies sur le vif ainsi qu’en témoigne un croquis exécuté par son complice et ami A. Marquet, Camoin au Bar des Roses. Provocations ? plutôt refus d’un style de vie ordinaire : liberté de la peinture allant de pair avec liberté de la vie. Tout cela date terriblement aujourd’hui, et il a payé cher dans sa vie personnelle ces facilités, quand il a rencontré en Émilie Charmy, un amour adulte où l’homme et la femme se retrouvent sur un pied d’égalité. Émilie, peintre comme lui, avec qui il allait sur le motif, le quitta le laissant désespéré au point qu’il prit la décision radicale de détruire sa production. Deux toiles exposées côte à côte, Piana, Corse de la jeune femme, Le Golfe vu entre les pins, de Camoin témoignent de ce compagnonnage à la fois amoureux et pictural. Avouons que nous préférons le tableau de la dame, mieux maîtrisé d’une plus grande économie de moyens, aux touches plus légères, aux lignes plus souples.

 

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Plus de la moitié de sa production est consacrée au paysage : Paris, c’était inévitable, Le midi de la France où il séjourna, comme tant de ces amis, à la recherche de la lumière, l’Afrique du nord. Il ne s’agit pas bien entendu d’un goût pour le pittoresque ou l’exotisme, encore moins d’une observation attentive de la réalité comme le firent les Impressionnistes. Le paysage, pour cette génération est le sujet de la représentation, certes, mais il sert surtout de prétexte au tableau. Il donne en donne les lignes générales, la structure, il est à la fois objet et prétexte. Camoin ne représente que rarement les grands monuments : s’il peint le Louvre c’est surtout pour ses lignes horizontales, sa masse brunâtre ou grise. Il s’attache plutôt aux aspects familiers, quotidiens des villes et des pays. Les œuvres sont parfois structurées par de sombres traits, d’épaisses touches de tons saturés, à d’autres moments, ce sont de pures symphonies de couleurs claires rivalisant avec la légèreté de l'aquarelle, comme s’il voulait capter la lumière et l’emprisonner sur la toiles.

 

Camoin, tout comme Matisse et Marquet fut aussi un dessinateur remarquable : il sait, comme eux, saisir l'essentiel du sujet en peu de traits, remplir l'espace d'une feuille de quelques rares formes judicieusement disposées. Deux aquarelles montrent sa maîtrise dans cette difficile technique. Le Paysage Corse (1910) où les lignes ondoient de façon dynamique en écho aux couleurs vives jetées à la diable, est d'un étonnant lyrisme. La Plage des Graniers, Saint Tropez, dessinée dix ans plus tard paraît bien sage à côté : l'émulation avec émilie Charmy fut riche et stimulante... On s'amusera avec ses portraits réaliste aux frontières de la caricature, pleins d'autorité eux aussi dans un autre genre – Colette, Henri Manguin, Léo Werth, soldats etc.

 

Gilles Coÿne

 

 

 

 

 

 

 

 

1 - Charles Camoin, Lola au balcon, 1920,Huile sur toile, collection particulière © Archives Camoin, ADAGP, Paris 2016

2 - Charles Camoin, La Saltimbanque au repos, 1905, huile sur toile, Paris, Musée d'Art Moderne © RMN-Grand Palais / Agence Bulloz, ADAGP, Paris 2016

3 - Charles Camoin, Les Calanques de Piana, 1910, huile sur toile, collection particulière © www.alexandre-laurent.be,  photo P. Scheys, ASAGP, Paris 2016

 

 

 

 

 

 

 

Camoin dans sa lumière

Cézanne – Manguin – Marquet - Matisse

11juin – 2 octobre 2016

Musée Granet,

Place Saint-Jean de Malte

13100 Aix-en-Provence

- Site : www.museegranet-aixenprovence.fr

Tél. : 04 42 52 88 32

- Horaires et tarifs : Ouvert de mardi à dimanche de 12h à 18h et de 10h à 19h en période d'été ; Tarifs 7€ et 5€ (voir la liste sut le site), gratuité (idem).

- Publication : Catalogue, Aix-en-Provence, 2016, éditions Liénart, 176p., 29€.

- Autour de l'exposition : visites guidées, audio-guide, visites pour le public handicapé, livret-jeu pour les enfants, audio-guide pour les enfants, conférences, films, concerts, consulter le site du musée.