Expositions

 

 

 

Visages de l'effroi,

violence et fantastique de David à Delacroix

 

 

 

La folie, le meurtre, la terreur... Réaction à un siècle qui se voulait des « Lumières », le côté obscur de l'humanité fait un retour en force en cette fin du XVIIIe siècle et ce début du XIXe. Il y a un basculement de la sensibilité, non que le XVIIIe siècle ait été insensible, au contraire on versait des torrents de larmes, mais un profond désenchantement devant la vie, une sorte de dépression collective de la société marque tout un pan de la création artistique. Le Romantisme, émergence de l'affectif, de l'irrationnel, cultive une véritable culture de la mort (voir L'Homme devant la mort de Philippe Ariès), c'est le versant émotif d'un siècle que l'on a dit si férocement prosaïque.

 

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Le musée de la vie romantique, un de ces lieux secrets qui font le charme de Paris, abrite une exposition sur ce thème sombre et puissant : Visages de l'effroi, violence et fantastique de David à Delacroix. Le petit hôtel particulier, quasi campagnard, niché au milieu de hauts bâtiments haussmanniens, où le peintre Ary Scheffer reçut le tout Paris artistique et intellectuel de la monarchie de juillet, Chopin, George Sand, Delacroix, Liszt, Tourgueniev... offre un cadre parfait à une manifestation que le musée de la Roche-sur-Yon, ville créée par Napoléon, reprendra au printemps 2016. Une centaine de sculptures, peintures, dessins, gravures et même la maquette de la maison où Fualdès fut assassiné, déclinent les différentes faces de l'horreur.

 

effroi1Ce fut une époque d'instabilité et de violence. La Révolution jette à bas l'ancien système social, - la Terreur, son acmé paroxystique, hante encore l'inconscient national -, le nouvel ordre des choses qui surgit de ce champs de ruines n'est pas plus rassurant : une société profondément transformée composée d'hommes libres certes mais nus, désarmés ce qui les déstabilise. Les artistes, plus que tous autres, sensibles à une ambiance à la fois héroïque et crépusculaire se font les témoins de ce séisme. Les guerres incessantes de l'Empire, l'effondrement final du régime, laissent le pays exsangue ; la Restauration qui débuta par une « Terreur blanche » aussi coûteuse en vies que l'autre et soigneusement étouffée en haut lieu, n'a que partiellement restauré la paix intérieure ; enfin le règne de Louis-Philippe tout aussi instable qui voit un pouvoir contesté à sa droite comme à sa gauche, est scandé régulièrement d'attentats... Tout cela en un peu plus de cinquante ans! On comprend le sentiment diffus d'inquiétude, de peur qui inspira alors tableaux et sculptures.

 

Une œuvre étrange peinte par un parfait inconnu, Charles Brocas, attire le regard en face de l'entrée, elle témoigne de l'ambiguïté de ces temps : Le Supplice de Prométhée. Le héros étendu sur son rocher, ligoté, la tête redressée en un angle anatomiquement impossible, regarde avec horreur un aigle étrange – mi hibou, mi rapace – qui dévore son foie. Bizarrerie d'une composition due à la pause contournée, maniériste d'un corps impeccablement musclé (on dirait body-buildé aujourd'hui), impressionnante image d'un mythe si adapté à l'époque : le héros, bienfaiteur de l'humanité parce qu'il a dérobé le feu pour le donner aux humains et puni par les dieux pour cela, n'est-il pas le symbole de l'homme des Lumières dévoré par sa création, la Révolution?

 

effroi2Les tragiques événements contemporains deviennent, au même titre que les légendes héroïques de l'antiquité, des thèmes dignes d'inspirer les artistes : Marat dans sa baignoire - ce n'est pas le toile de David mais une bonne copie de François Gérard sans doute - véritable piéta révolutionnaire, icône républicaine, fait écho au suicide de Caton d'Utique par Vincent, il voisine aussi avec le tableau de Mascré illustrant une des légendes noires de la terreur : la description du martyre – largement fantasmé – du petit Louis « Capet », Louis XVII pour d'autres. Cette dernière toile assez mièvre et pleurnicharde s'oppose à la monumentale simplicité du peintre néoclassique.

 

« En ce temps là, écrira plus tard Théophile Gautier, la poésie et la peinture fraternisaient. » Dante, Goethe, Shakespeare, Ossian – barde celte plus ou moins inventé par le poète écossais Mac Pherson -, Lord Byron, Walter Scott, les romans « gothiques » anglais et allemands, les faits divers sanglants même, offrent aux artistes de nouveaux thèmes - iconographie violente, morbide parfois, où les pulsions humaines les plus inavouables ou les plus extrêmes sont peintes sans fard. La grande toile macabre de Pierre-Auguste Vafflard, « Young et sa fille » (1804), montre le poète emportant le cadavre de son enfant, la nuit, pour l'enterrer dans la campagne : protestante, le cimetière catholique français lui était interdit. La lumière blafarde, les ombres dures des visages et des drapés creusées par le clair de lune, les tons froids disent l'horreur d'une scène insoutenable. Plus tard en avançant dans le siècle, les couleurs plus saturées, plus chatoyantes, le faire moins lisse, moins précis, la touche plus épaisse, plus libre, amplifieront cette expressivité de la peinture.

 

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Géricault, franc-tireur et inventeur de la doxa romantique, que Delacroix portera à son sommet, hésite encore : héroïsation ? Expressivité véhémente? L'affaire Fualdès est un crime sordide qui a passionné la France et l'Europe. La victime, ancien jacobin et notable de l'Empire, fut « saigné comme un porc et son sang jeté aux cochons », les soupçons se sont portés sur la société secrète des « Chevaliers de la foi » initiateurs de la Terreur blanche dans le sud de la France. Après un procès truqué qui a fait les choux gras de la presse, trois innocents montèrent à l'échafaud en lieu et place des véritables responsables. Le peintre songe à tirer de ce fait divers une grande composition dramatique. Ses esquisses préparatoires sont de merveilleux dessins à l'esthétique néoclassique relatant les différents épisodes du drame : protagonistes nus, héroïsés et athlétiques, dessin sec et précis. Finalement il décide de se consacre à l'affaire de la Méduse ce navire échoué sur le banc d'Arguin à cause de l'incompétence de son capitaine, un émigré qui n'avait pas navigué depuis plus de vingt ans. Il fait venir, dans un but documentaire, de l'hôpital voisin des débris humains, restes de dissections – son atelier empestait le cadavre – et compose de sinistres natures mortes, à la fois études et tableaux en eux-mêmes. Une pâte riche, aux reflets fauves, rend de par sa séduction encore plus fascinants ces toiles repoussantes. Géricault est mort à trente deux ans, consumé par le mal ; son portrait en moribond par Alexandre Corréard est une effigie presque insupportable, elle voisine avec deux études de la tête de Fieschi. un terroriste guillotiné après un attentat sanglant. Documents lugubres où rien n'est épargné au spectateur, même le plus petit détail. Horreur devant la mort, fascination pour la guillotine, la « Veuve noire » ; fascination dont témoigne une huile sur papier (de Nicolas-Antoine Taunay?) Le Triomphe de la guillotine, infernale vision qui ressuscite les diableries du XVIIe siècle, exposée dans une salle voisine.

 

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Ce portrait du crépuscule de la raison, ces artistes rares, l'exposition du musée de la vie romantique est à voir toutes affaires cessantes car un tel rassemblement ne se reproduira pas de sitôt...

Gilles Coyne

 

 

 

 

 

 

 

- Charles Brocas, Le Supplice de Prométhée, 1830, huile sur toile, coll. particulière, photo de l'auteur

- Louis-Jules-Frédérique Villeneuve (1706-1842), Matière à réflexion pour les têtes couronnées, aquatinte sur papier, Paris, musée Carnavalet © musée Carnavalet / Roger Viollet

- Pierre-Auguste Vafflard (1777- vers 1840), Young et sa fille, 1804, huile sur toile, Angoulème, musée des Beaux-Arts © Thierry Blais, musée d'Angoulème.

- école française, anciennement atribué à Nicolas-Antoine Taunay, Le Triomphe de la guillotine ou Allégorie satirique révolutionnaire ou Triomphe de Marat aux Enfers, 1795, huile sur papier maroulé sur toile, Musée Carnavalet, photo de l'auteur.

- Théodore Géricault (1701-1824), Scène de la mort de Fualdès, (1817/8), crayon noir, lavis brun sur papier jaune, Lille Palais des Beaux-Arts © RMN-Grand Palais / Stéphane Maréchalle.

 

 

 

 

 

Visages de l'Effroi

Violence et fantastique de David à Delacroix

3 novembre – 28 février 2016

Musée de la vie romantique

Hôtel Scheffer-Renan

16, rue Chaptal, 75009 Paris

Tél. : 01 55 31 95 67

Fax : 01 48 74 28 42

- Internet : www.museevieromantique.paris.fr

- Horaires et tarifs : ouvert tous les jours sauf le lundi et les jours fériés, de 10h à 17h30. Tarifs, 7€, tarif réduit, 5€ (enseignants, familles nombreuses, jeunes de 18 à 26 ans), gratuité pour les moins de 18 ans, RSA, demandeurs d'emploi, personnes en situation de handicap.

- Publications : catalogue, 287p.,