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Casanova, la passion de la liberté

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est des hommes qui ont su faire de leur vie une oeuvre d'art ; Giacomo Casanova (1725 - 1798), chevalier de Seingalt (titre de pure courtoisie), est un de ceux-là mais en écrivant L'Histoire de ma vie, il livra un second chef-d'oeuvre, plus durable qui fit les délices de plusieurs générations de lecteurs, en dépit des éditions tronquées dont ils durent se contenter. La Bibliothèque nationale, qui vient d'acquérir le manuscrit original de ce texte mythique, propose un portrait du séducteur légendaire qui fut aussi, ce sera une découverte pour beaucoup de visiteurs, un homme vibrionnant d'activité et d'une intelligence sans égale.

 

 

 

026-158_-_pietro_longhi_-_il_ridotto - copie 2Le parcours de la manifestation en forme de labyrinthe est varié et coloré, digne de celui qui fit de la séduction un art de vivre. La salle est divisée en espaces intimes comme autant de salons ou de bibliothèques où sont exposés documents, tableaux, objets ; sur des écrans disposés en hauteur, quelques séquences de films fameux donnent chair au mythe tout comme les scènes en ombres chinoises d'une esthétique très bande dessinée – lui qui aimait tant le théâtre! On découvrira ainsi les diverses facettes d'un personnage qui fut beaucoup plus qu'un homme à femmes mais un génial touche-à-tout, ambassadeur officieux, voire espion, entrepreneur, scientifique un peu alchimiste sur les bords, un bon médecin par ailleurs.

 

 

 

Orphelin de père à l'âge de 8 ans, abandonné aux mains de sa grand-mère par une mère ravissante mais avisée, ambitieuse et désireuse d'assurer sa carrière avant tout, Casanova est né dans une Venise qui, il faut bien le dire, était devenue le tripot et le bordel de l'Europe. Les charmants tableaux de Longhi, de Canaletto et de Guardi peinent à maquiller cette gênante réalité. Après un épisode oriental à Istanbul en début de carrière, illustré ici par un tableau orientaliste du à son frère, peintre spécialisé dans les scènes de vie militaire, il va arpenter l'Europe à la recherche d'un « état » comme on le disait à l'époque. Paris, Madrid, Vienne, Rome, Berlin tant d'autres villes recevront sa visite. Le matin assiégeant un ministre, le soir brillant en société, la nuit s'insinuant dans l'alcôve, demain expulsé, voire emprisonné... Tels sont les ingrédients d'une existence faite de hauts et de bas, sans que jamais les coups du sort étouffent son incroyable vitalité. À quoi bon énumérer ici ceux qu'il a rencontrés? C'est tout le monde : Voltaire et Rousseau, bien entendu, mais aussi des scientifiques comme Haller, des têtes couronnées (il avait un faible pour les souverains) comme Louis XV ou Frédéric II (qui le trouva bel homme, c'était un connaisseur!), et, surtout, tout un monde d'actrices, de comédiens, d'aventuriers comme lui, de trafiquants dont la présence fait le sel de ces mémoires ; nous découvrons ainsi un XVIIIe siècle moins convenu mais si vivant, si savoureux...

 

 

 

portrait de casanova vieux - copieVéritable aventurier du plaisir, amant de la liberté, toujours en mouvement, fuyant ses créanciers comme la colère de ses dupes, les récriminations des femmes abandonnées ou la lassitude du souverain, poussé par une insatiable curiosité qui le portait à toujours s'instruire, à toujours découvrir quelque pays, essayer quelque nouveauté, il n'eut jamais le loisir de faire fortune. Il ne possédait rien, bien que des sommes importantes soient passé par ses mains et qu'il ait connu des périodes d'abondance, car il était incapable d'accumuler : il fallait vêtir telle demoiselle dans le besoin, doter telle autre, acheter sa liberté, jouer un jeu d'enfer, l'argent lui brûlait les doigts ; il était une sorte de luxueux nomade au vestiaire somptueux (on ne fréquente pas la haute société en haillons!), trimbalant dans ses bagages tous les agréables accessoires qui font le confort d'un voyage. C'est un des charmes de l'exposition que de nous montrer, en une séquence qui sent un peu son antiquaire, tissus, vêtements, trousse de toilette, nécessaire de voyage avec cafetière et couverts d'argent, tasses de porcelaine, carafons et verres de cristal, jetons de jeux, cartes à jouer, tarots etc.

 

 

 

la petite loge - copieLui qui brilla dans les salons les plus spirituels d'Europe, le soir de la vie venu, se trouva gueux comme devant, obligé d'accepter l'hospitalité d'un frère en « maçonnerie » le comte de Waldstein en son château de Dux en Bohème. Il avait la charge d'une superbe bibliothèque qui fut son ultime consolation, son dernier refuge. Vieillesse morose où un homme, qui ne peut oublier la fête perpétuelle que fut sa vie, maintenant considéré à peine mieux qu'un domestique, écrit, pour rebondir une fois de plus ou, plus vraisemblable, pour se montrer à lui-même qu'il existe encore. Il faut l'imaginer, au coeur d'un immense château, au cours d'un de ces hivers glacial dont la Bohème a le secret, couvrant de grandes feuilles d'une écriture resserrée et claire ; De loin lui parviennent les échos d'une révolution qui va abattre son monde, Paris n'est plus dans Paris... Il écrit des textes que personne ne lira de son vivant : essais sur l'économie, la politique, un interminable roman fleuve et surtout, surtout, cette étonnante Histoire de ma vie une des oeuvres majeure de la littérature française ; un écrit d'une rare lucidité où il se confie sans complaisance et où il démonte les mécanismes d'une époque dont le souvenir nous enchante encore. Elles sont là ces pages, à peine raturées que le visiteur peut lire comme si l'écrivain, par delà les siècles, s'adressait directement à lui. Elles forment peut-être la plus grande surprise d'une exposition par ailleurs si vivante. Un homme parle, sans fausse pudeur, de ses espoirs, de ses entreprises, de ses amours, de ses succès comme de ses échecs et c'est bien cet aveu qui passionne encore.

 

 

 

Gilles Coyne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- Pietro Longhi, Il Ridotto © Venezia, Fondazione Querini Stampalia

 

- Berka, portrait de Casanova à 62 ans, © BnF, Réserve des Livres rares

 

- Moreau le Jeune, La Petite Loge, 1783, © BnF, Département des Estampes et de la photographie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Casanova, la passion de la liberté

 

15 novembre 2011 – 19 février 2012

 

Grande Galerie

 

Bibliothèque nationale de France, François Mitterrand

 

Quai François Mauriac, Paris XIIIe

 

- internet : www.bnf.fr

 

- Horaires : du mardi au samedi, 10h – 19h ; dimanche, 13h – 19h

 

- Tarifs : 7€, tarif réduit 5€, gratuit pour les moins de 18 ans.

 

- Publications : Chantal Thomas et Marie-Laure Prévost dir. : Casanova, la passion de la liberté, Paris, 2011, BnF/Seuil, 244p., 49€. Michel Déon, Casanova, Découvertes, Gallimard, 128p., 13,20€. Casanova, Le bel âge, fragments d'Histoire de ma vie. Introduction de Michel Déon, Hors-série Littérature, Gallimard

 

- Autour de l'expositions : lecture, conférences, documentaire sur France V, visites guidées, activités pédagogiques pour les enfants des écoles et les élèves . Renseignements sur le site de la BnF.