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Expositions argaiv1666
Cima da Conegliano (1459/60 – 1517/18)
La France est relativement riche en tableaux de Cima da Conegliano, un peintre vénitien de la fin du XVe siècle et du début du XVIe, ce qui nous vaut une belle exposition organisée par le musée du Luxembourg à Paris. Le nom de ce peintre ne dira sans doute pas grand-chose au public, même averti des choses de l’histoire de l’art. La gloire de cet artiste, qui fut grande de son vivant, a été occultée depuis par celle de Giovanni Bellini (1438/40 – 1516) et de Vittore Carpaccio (1460 – 1526), ses contemporains.
Giovanni Battista Cima est né en 1459/60 à Conegliano une petite ville au pied des Dolomites dans le Frioul. Son père industriel du textile était assez aisé pour offrir à son fils une excellente éducation. Alors que rien dans son environnement familial ne le prédestinait à une carrière artistique, c’est la voie qu’il choisit de suivre sans que l’on en connaisse les raisons. D’ailleurs on connaît peu de choses le concernant : si on ignore auprès de qui il s’est formé, sans doute est-il passé par l’atelier de Bellini à son arrivée à Venise, on sait que son atelier devint très rapidement un des plus côtés de la cité. Il s’impose par l’élégance et la fermeté de son dessin, la clarté de ses compositions, la richesse de sa palette et surtout par l’éclat lumineux de riches couleurs. Pour certaines d’entre elles, il n’hésitait pas à appliquer jusqu’à douze couches de glacis fluide, pour rendre plus profond et plus brillant le résultat final. Elles ont traversé les siècles intactes ce qui n’entre pas pour peu dans notre plaisir aujourd’hui.
Il a su créer un monde poétique où les personnages perdus dans une sorte de rêve intérieur évoluent dans l’atmosphère claire et cristalline d’un pays montagnard. Car si Cima fit toute sa carrière à Venise, jamais il n’oublia la petite ville où il était né ni la pure luminosité de ce piémont, loin des miasmes vénitiens. Il a peint pour la cathédrale de Conegliano un retable qui a fait le déplacement à Paris. La Vierge à l’Enfant entre Saint Jean- Baptiste, Saint Nicolas, Sainte Catherine, Saint François et Saint Pierre est une grande toile de 3m45 sur 2m05 qui représente les divers personnages peints grandeur nature en compagnie de deux anges musiciens. En dépit, d’un état médiocre, l’œuvre modifiée, repeinte, « améliorée » au cours des siècles demeure encore une de ses compositions les plus ambitieuses. La Vierge et l’enfant assis sur un haut trône, dominent les saints personnages. Le groupe se tient sous une sorte d’édicule à coupole orné de mosaïques – nous sommes à Venise – curieuse architecture qui mêle les influences orientales (la coupole, les mosaïques), à la stricte ordonnance de l’art renaissant (les piliers), mélange qui est pour beaucoup dans la séduction que cette ville exerce.
La Venise de l'époque est à son apogée : elle contient le Turc, elle est un des acteurs incontournables de la politique européenne. Sur le plan culturel c’est l’un des lieux les plus libres d'Europe où une vie intellectuelle brillante peut se développer ; du point de vue artistique, se mettent en place les outils qui vont permettre l’essor du brillant XVIe siècle. Le visiteur est accueilli par le portrait de la cité en 1500 par Jacopo de’Barbari : un immense panorama de presque trois mètres de large sur un mètre quarante où la ville se déploie : canaux, palais, églises, chapelles mais aussi entrepôts, arsenaux, ruelles, jardins, venelles. Le graveur mit trois ans à réaliser les six panneaux en bois de poirier. Il n’en subsiste que douze exemplaires aujourd’hui. Celui de la Bibliothèque Nationale est un superbe tirage aux noirs profonds et nets. La représentation est si précise que les amoureux de la ville des Doges pourront s’amuser à repérer la maison du peintre. Ce n’est pas à proprement parler un plan, ni une vue cavalière, cela tient un peu des deux : au premier plan la Giudecca se déploie en grand, tandis qu’en haut, au fond, Murano apparaît en petit, comme si le spectateur survolait la ville…
Giovanni Battista Cima est avant tout un peintre religieux, ses grands retables scandent le circuit. Les thèmes, imposés par ses commanditaires, ne disent plus grand chose au visiteur d'aujourd'hui. Mais il sut renouveler une iconographie conventionnelle par une attention aux personnages qu'il rend proches et par une vision des événements sacrés originale. Par exemple La Vierge à l’Enfant entre Saint Michel et Saint André l’apôtre : Devant une ruine antique qui occupe les deux tiers de l’espace (en fait une ruine romaine revue par la Renaissance), la Vierge, assise sur des blocs détachés de l’édifice, tient l’Enfant posé sur le rebord d’une corniche, à gauche Saint André étreint la croix qui semble retenir le mur comme un étais, tandis qu’à droite l’Archange, ressemblant à un adolescent vénitien, regarde ailleurs. Le paysage accidenté dominé par une ville fortifiée – Conegliano - forme le fond, c'est un des plus réussis de l'oeuvre. Le « bambino » est très présent, charmant ; dans la même veine Cima a transformé quasiment en une réunion de famille les personnages de La Vierge à l'Enfant entre saint Jean-Baptiste et sainte Marie-Madeleine du Louvre. On sera plus sensibles aux tableaux de dévotion privée : le Christ couronné d'épines montre visage de l'Homme-Dieu en gros plan, occupant la quasi totalité de l'espace, il est traité à la fois de façon très réaliste et avec pudeur une sorte de distance respectueuse : le teint blême, les traits tirés, les meurtrissures, les gouttes de sang qui perlent sur son front, le filet de sang qui ruissèle sur son cou s'opposent à la douceur du visage à la claire construction classique. On notera l'influence allemande dans cette très belle oeuvre, contemporaine du second voyage de Dürer à Venise. On s'arrêtera devant ses oeuvres mythologiques à la signification complexe et élaborée, elles sont malheureusement trop peu nombreuses ici : l'étrangeté du Sommeil d'Endymion, si proche de Giorgione, est un des moments forts de l'exposition malgré ses dimensions réduites.

Cima avec Bellini est l'inventeur du paysage moderne : la quasi totalité de ses compositions se déroulent dans une nature minutieusement représentée : celle du Piémont des Dolomites, avec ses villes qui ressemblent étrangement à Conegliano, ses châteaux, ses rochers, ses lacs, ses montagnes neigeuses dans le lointain. Un pur ravissement. Une nature idyllique, fraîche traitée en menues touches aussi précieuses que lumineuses. Là encore on notera une influence nordique certaine dans ces rochers à la découpure fantastique, comme dans la précision du rendu atmosphérique...
Gilles Coyne
1 - Le sommeil d'Endymion, vers 1501, Parme Galeria nazionale © Archives Alinari, Florence, dist. Service presse RMN - Grand Palais / Georges Tatge.
2 - Saint Sébastien, 1500 - 1502, Strasbourg Musée des Beaux-Arts © Musée des B-A Strasbourgn photo M. Bertola
3 - Vierge à l'Enfant entre saint Jean-Baptiste et sainte Marie-Madeleine, Paris, musée du Louvre © service presse RMN - Grand Palais / Thierry Le Mage.
4 - Détail du tableau précédent
Cima da Conegliano
Maître de la renaissance vénitienne
5 avril – 15 juillet 2012Musée du Luxembourg
10, rue de Vaugirard, 75006 Paris
- internet : www.museeduluxembourg.fr
- Ouverture et tarif : tous les jours de 10h à 19h30, nocturne le vendredi jusqu'à 22h. Tarifs : 11 et 7,5€, billet famille 29,5€ (deux adultes, deux enfants entre 13 et 25 ans).
- Publications : Giovanni Carlo Federico Villa, Cima da Conegliano, maître de la Renaissance vénitienne.- Paris, 2012, Musée du Luxembourg, Sénat/RMN, 232p., 250 ill., 39€. Cécile Maisonneuve : L'Album de l'exposition.- Paris, 2012, RMN – Grand Palais, 48p., 30 ill. ; Iris Guichard-Voorhuis, Gommettes-La Renaissance, livre-jeu pour les petits, Paris, 2012, RMN-Grand Palais, 24p. 21 ill. ; Sur les Pas de Cima (1459-1517), film couleurs, français et anglais, 40 mn, édition et production © RMN/Grand Palais. 19€.
- Animations culturelles :Visites, guidées, visites contées, ateliers de pratiques artistiques, conférences, rencontres, voir le programme sur le site du musée, www.museeduluxembourg.fr
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