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Expositions

 

 

 

Face au ciel,

Paul Huet en son temps

 

 

 

Le musée de la vie romantique de la Ville de Paris est un des endroits les plus charmants de la capitale. Situé en haut de l'ancien quartier dit de la Nouvelle Athènes où habitait au XIXe siècle l'intelligentsia romantique, c'est un lieu hors du temps, préservé, une adresse que l'on se confie. Il vient d'être entièrement restauré, redécoré, remis quasi dans l'état où l'ont connu, Georges Sand, Frédéric Chopin, Franz Litz, Pauline Viardot, Eugène Delacroix, Victor Hugo et tant d'autres familiers de la demeure et de l'atelier d'Ary Scheffer, le peintre mystique néerlandais qui habitait et travaillait ici. Les murs tapissés de papiers peints, rééditions d'originaux de l'époque, les tableaux restaurés, les meubles, rétablissent l'ambiance d'un moment de l'histoire culturelle que l'on pourrait qualifier d'effervescent et... de confortable. La maison, devenue ensuite par voie d'héritage hôtel Renan, fut pendant plus d'un siècle un des centres de la vie intellectuelle et artistique de Paris.

 

 

L'espace à vivre était étroit, intime, peu propice à une vie mondaine et artistique. Pour ce faire Ary scheffer avait fait construire de part et d'autre du passage donnant accès à la cour, au jardin et à la maison, un atelier et une bibliothèque où il recevait ses amis, poètes, écrivains, musiciens, acteurs, artistes. C'est dans ces deux lieux que se tient l'exposition organisée pour la réouverture du musée Face au ciel, Paul Huet en son temps. Elle n'est pas à proprement parler une monographie consacrée à ce délicieux paysagiste, ami de Delacroix et du maître de maison, elle est plutôt un panorama du paysage dans la première moitié du XIXe siècle, genre pictural qui prend son essor alors. Près de la moitié des tableaux sont dus à des artistes contemporains, professeurs, collègues, amis, mais aussi concurrents académiques ou non à l'occasion des Salons. De cette confrontation émerge la profonde originalité d'un artiste qui donnait le priorité au sentiment plus qu'à la précision du dessin ce qui lui fut souvent reproché.

 

Le peintre est né à Paris dans une famille de commerçants originaires de Rouen et ruinés par la Révolution. De formation en partie autodidacte, il passera par l'atelier de Guérin dont il ne goûta guère la solide discipline, surtout celui de Gros plus sensible à la liberté de la touche. Mais finalement, au début des années vingt, il s'inscrit à l'Académie suisse très prisée des jeunes artistes que rebutait l'enseignement académique. Là, il fait deux rencontres qui le marqueront à vie : Bonington, lui fait découvrir la peinture anglaise et sa grande liberté et Eugène Delacroix dont l'amitié l'accompagnera toute son existence.

 

En une sorte de préface, l'exposition montre les paysages classiques de Jan-Victor Bertin, Caruelle d'Aligny, Achille Bénouville, Paul Flandrin... autant de noms pratiquement inconnus du grand public d'aujourd'hui mais illustres à l'époque. Leurs tableaux ne sont pas sans charme grâce à un dessin précis, sûr, une organisation de l'espace habile, parfois trop, les végétations finement ourlées, les couleurs claires, brillantes. C'est une Arcadie, agréable, reposante, mais finalement sans surprise, convenue, un peu ennuyeuse car trop illustrative. Les trois petites toiles de Bonington, Constable, Delacroix, offrent un contraste séduisant car ils suggèrent plus qu'ils ne décrivent au moyen de touches vives, juxtaposées plutôt que fondues, leur lumière éclatante ; elles sont finalement plus justes en dépit d'une certaine approximation. Ce seront les modèles, les inspirations du jeune artiste. Quatre petits tableaux, datant les années vingt celles de sa formation, exécutés dans les environs proches de Paris montrent ses dons précoces, il a alors dix-sept ans, ils disent là où allaient ses préférences esthétiques. Il adopte le travail sur le motif, une pratique qui s'impose à ce moment, il le fera toute sa vie, même s'il dut souvent peindre ses grandes compositions en atelier – les grandes toiles étant intransportables. l'artiste était assez insensible à l'intimité des villes anciennes qui gardaient de nombreux souvenirs des temps médiévaux, cela ravissait les Romantiques ; il préférait les horizons illimités, les vastes espaces, l'éclair d'un moment lumineux qu'il savait saisir mieux que quiconque. 

 

Les cieux, théâtre d'une dramaturgie faite d'impondérables, d'éléments changeants, d'impalpable atmosphère, de lumières fugaces, ne pouvaient qu'inspirer un artiste aussi sensible. Paul Huet excella à en rendre les infinies nuances selon les heures, les saisons ou les caprices de la nature. En fait ce sont les nuées, les lumières qui donnent une tonalité sentimentales à ses tableaux. Pour le peintre un paysage n'est pas seulement un motif mais plutôt l'expression d'une émotion. Le Retour du Grognard (1831) est particulièrement significatif : un cavalier chemine dans un paysage plat marécageux, désolé - Waterloo, morne plaine... (Victor Hugo). Au-dessus du groupe, de lourdes nuées roulent vers l'horizon lumineux qu'elles vont éteindre, le noyant de pluie. Le militaire un peu voûté chevauche dans la froid... Peut-on mieux dire l’oppressante chape de moralisme hypocrite, de réaction politique qui marque l'époque ? Le Congrès de Vienne a, certes, assuré à l'Europe quarante ans de paix, mais à quel prix ? Celui de l'écrasement des peuples, quant à l'église, elle n'eut pas le retour discret...

 

Comment ne pas penser au Coup de Soleil – au Louvre depuis Louis XVI - de Jacob Isaakssz Ruisdael, le paysagiste du XVIIe siècle devant la La Vue de Rouen prise, du mont aux Malades (1831) ? Premier succès de l'artiste - la ville acheta le tableau - c'est une vaste composition, claire, organisée selon un schéma similaire à celui du maître hollandais. Sous une nuée lumineuse, au pieds de molles collines serpente une Seine paresseuse ; là, au centre, s'étend la ville qu'assombrit l'ombre portée d'un ténébreux nuage. Les clochers noirs se dressent en contrepartie d'un rayon de soleil éclairant champs et falaises crayeuses de l'arrière plan. Le tableau plait tout autant aujourd’hui, on remarquera qu'au fond, à y bien regarder, la cité est plus suggérée que décrite et qu'en fait Paul huet s'intéresse plus à l'ampleur de l'espace et à cet admirable ciel. Signalons enfin le premier plan anecdotique mais non sans charme, décrivant des fermes blotties dans les replis de collines et le couple de paysans marchant sur le chemin ravagé de fondrières.

Paul Huet, a voyagé beaucoup, en Normandie, à l'étranger, dans le Midi où il se rend pour de longs séjours son épouse étant gravement atteinte par la tuberculose, le fléau du XIXe siècle. Ses vues d'Avignon dont la première, celle de 1834, fut massacrée par le critique Léon Sazerac pour son somptueux chromatisme et surtout son point de vue improbable : renouant avec les panoramas des temps classiques, il se pose en surplomb du fort de Villeneuve-lez-Avignon qui lui-même surplombe les alentours. Choix de l'irréalisme, travail en atelier... mais au fond, que nous importe cet archaïsme et qu'il ait renoué avec les vieilles formules d'un Van der Meulen, c'est superbe... 

 

Tout le charme de Paul Huet réside dans cette dualité d'une part entre un rendu objectif du réel – on ne saurait parler avec lui de réalisme comme pour son contemporain Théodore Ropusseau et le peintres de Barbizon – et une vision, poétique, sensible, à la limite fantastique de la nature. Est typique la vue des Ruines du château de Pierrefonds (1867), une commande officielle, où les murs de la forteresse médiévales surgissent telles un fantôme d'un environnement tourmenté, en dépit du rayon de soleil éclairant les saules torturés et le terre-plein. Il en fait une sorte de château de la Belle au bois dormant.

 

Les paysages de Paul Huet, racontent toujours quelque chose, sans pourtant jamais insister et imposer une lecture. C'est peut-être là que réside une séduction qui fonctionne encore aujourd'hui ce dont témoigne cette belle et courte exposition.

 

Gilles Coÿne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Face au ciel

Paul Huet en son temps

14 février, 30 août 2026

Musée de la vie romantique

16, rue Chaptal, 75009, Paris

Tél. : 06 55 31 95 67

Horaires et tarifs : tous les jours, sauf lundi, de 10h. à 18h. ; tarifs, 12 et 10€, pour la gratuité consulter le site du musée.

Publication : Catalogue.